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Act 1 - Rose

Chapitre 8

La vie pour voyage

Illustration chapitre 8 de Derrière le soleil

Viendras-tu avec moi, derrière le soleil chat ?

  • L’écriture c’est un voyage et chaque voyageur a sa destination, même si souvent il ne la connaît pas clairement. Evidemment, son voyage ne plaira pas à tout le monde, le train ne sera pas assez confortable pour certains, les gares trop isolées pour d’autres, le trajet trop long ou confus ; mais écrire est son voyage. Un voyage qu’il peut décider de partager avec une autre personne avec qui regarder passer les gares, profiter des paysages, dialoguer avec d’autres voyageurs au wagon restaurant, et peut-être, qui sait, prendre d’autres voyageurs dans leur cabine.

    Cela faisait maintenant une quinzaine de minutes qu’il ne m’avait pas laissé en placer une. J’étais assis sur ce tronc d’arbre depuis une bonne heure. Le veille homme, étrangement beau et mélancolique, semblait avoir une cinquantaine d’années, la peau tannée par le soleil, un béret sur la tête, une chemise à carreaux, un jean, un ceinturon… bref, les allures d’un cow-boy sans en être vraiment un. Dans ce petit coin de forêt les arbres étaient hauts, les oiseaux ne chantaient pas – il m’a fallût un moment avant de m’en rendre compte – mais le bruit de la mer traversait le capharnaüm de branches, de bruyères, de reliefs et autres végétations de ce sous-bois. Il n’y a personne d’autre aux alentours et quand le soleil vient transpercer les feuilles pour frapper son visage, l’homme plisse les yeux et descend légèrement sa capette sur son front. Le reflet de la lumière dans son ceinturon projette, sur les arbres alentours, différentes formes qu’il me plaisait d’assimiler à des objets du vivant.

    – Nous écrivons généralement pour les autres, ou du moins, rarement que pour nous. Bien-sûr c’est narcissique mais c’est vrai. Sinon aucun des faiseurs et faiseuses d’histoires n’auraient partagé leurs textes. Parfois, les gens les conservent dans un tiroir mais ce n’est pas parce que ça leur suffit, mais parce qu’ils ont peur. Nous avons tous peur dans la vie. Peur de ne pas faire les bons choix, peur de s’engager et risque de perdre notre pauvre petit SOI. Peur du regard des autres, de ceux qui ne font rien, mais n’aiment pas que d’autres aient moins peur qu’eux. Je vais te dire un truc mon jeune ami : écrire, tout le monde est capable de le faire. C’est peut-être l’un des arts qui coûte le moins cher, tout en étant divers. Tu peux écrire poèmes, chansons, juste des mots les uns à la suite des autres… Ça peut plaire ou pas, mais n’importe qui a le pouvoir d’écrire.

    Moi, je suis devenu écrivain par accident, ou plutôt sans m’en rendre compte, ou plutôt le jour où l’on m’a considéré comme tel, sans me demander mon avis. Il n’y a pas de diplôme pour être écrivain, musicien ou autre, un jour tu le deviens quand les autres le décident ; c’est tout. Que ce soit un éditeur, les petits médias ou ton banquier. Comme si, pour être soi, nous avions besoin d’un accord extérieur, d’une approbation. Et soyons clair, je ne suis pourtant pas certain de ce que je suis, j’avance comme je peux, fais ce que j’ai à faire et ne demande pas mon reste. Je prends une gorgée de liqueur dans la flasque de mon voisin à la parole prolixe et essaye de comprendre ce moment. Lui, il continue de m’ignorer. Je pense que rares sont les fois où d’autres engagent la discussion avec lui et qu’il ne compte pas me laisser partir facilement.

    – Certains restent immobiles et attendent que la vie vienne à eux, je ne sais pas comment l’expliquer mais… c’est con.

    Il boit une gorgée dans sa flasque sans que je n’aie pu voir à quel moment, il me l’avait reprise des mains.

    – Non, notre vie c’est notre voyage, il n’y a que comme ça que je vois les choses. Et je refuse d’admettre qu’il doit se faire tout seul sans personne à ses côtés

    – Pourtant, vous n’avez pas l’air d’être seul.

    Après quelques secondes de silence, il se retourna vers moi.

    – Tu es là, non ?

    – Oui, mais vous ne parliez pas de ça

    – Qu’en sais-tu ?

    – Je ne fais pas partie du voyage

– Alors pourquoi tu es là ?

C’était à mon tour de garder le silence. Alors que les notes des Nocturnes, OPp.9: #No.2 de Chopin sortant du vieux poste de radio qui est aux pieds de mon ami, semblent couvrir le bruit de la mer, ce dernier se lève, rajuste son pantalon à la taille, sort des lunettes de soleil de la poche de sa chemise et les pose sur son nez. Après un soupir il me demande de le suivre et sans un regard, il s’enfonce dans le bois.

Il ne me fallût que quelques secondes pour le rattraper. Une fois arrivé à sa hauteur, et alors que Chopin, lui, s’éloignait, sa voix continuait d’interpeller mes oreilles.

– Si tu ne fais pas partie de mon voyage, peut-être est-ce moi qui fait partie du tien. Peut-être ne suis-je monté dans ton train que pour un court moment, une distance entre deux gares pas assez suffisante pour qu’elle puisse être considérée comme un bout du voyage. Quoi qu’il en soit, nous sommes là, ensemble. Alors si je n’ai que peu de temps avant que nous n’arrivions à mon arrêt, j’aimerais te poser une question. Combien de stations te restent-t-il ?

– Je ne sais pas, 3 au mieux, 2 plus probablement. On ne sait jamais ce que la vie nous…

– La vie n’a rien à voir là dedans, seulement le voyage et le destin

– Le destin ? Si vous pensez que j’ai envie de perdre mon temps à parler de destin…

– Et pourtant, c’est bien ce que c’est, la vie est un destin, un voyage vers ce qui est prévu pour nous

– Sans vouloir vous manquer de respect, ça ce sont des conneries, de grosses conneries

– En es-tu vraiment sûr ?

– Vous voulez me faire croire en la fatalité ? Au fait que tout est déjà tracé, que nous n’avons qu’à découvrir ce qui nous a été réservé ? Non, ce n’est pas pour moi. Courber l’échine pour un rendez-vous absolu et inévitable ? Plutôt crever, qu’importe la finalité

– Mais en quoi crois-tu alors ?

– Mais croire en quoi ? Vos dieux, quels qu’ils soient, si tant est qu’ils aient existé, nous ont abandonnés ! Regardez autour de vous ! Dans à peine 40h, plus aucun être sur cette Terre ne sera encore en vie ! C’était ça, notre fatalité ? C’était ça, le grand putain de plan de l’univers ?

– Peut-être que ton monde n’est qu’une des circonvolutions de quelque chose de si grand qu’il en est insondable

– Et donc il me faudrait croire en l’insondable ? Et cet insondable serait le destin ?

– Ce n’est qu’une façon de l’appeler

– Ce que vous dites n’a aucun sens. Il n’y a rien d’autre que d’essayer, chaque jour, d’avancer un peu plus, contre vents et marées, essayer de réparer nos erreurs, d’être heureux, de nous élever pour…

– Pour finalement mourir

– Et alors ?

– Comme quoi tu vois, finalement la fin tu la connais

– Mais je ne sais pas comment elle sera !

C’est en terminant sur ces mots que j’ai ouvert les yeux. La chambre de mon hôtel m’apparaissait dans des teintes jaunâtres, Mahler résonnant contre les murs, j’étais allongé sur mon lit dans mon costume marron, mon préféré. Après m’être assis sur le bord et avoir bu, d’une traite, le verre d’eau qui se trouvait sur la table de chevet, mes yeux se plongèrent sur mon poignet pour examiner ma montre. Il ne me restait que 39h.

**

39h, il savait qu’il n’avait que peu de temps pour faire l’aller-retour à Cherbourg, tuer son monstre et revenir à temps à Paris pour prendre l’avion qui devait le conduire à la station de lancement. Ce dernier décolle dans une trentaine d’heures, donc s’il voulait avoir une petite chance d’y arriver, il fallait qu’il parte maintenant. Il ramassa sa valise sous le lit et il y glissa un marteau, un hoodie noir, un carnet, un crayon, une bouteille de Nikka coffee grain et des clés de voitures. Le reste de ses affaires avait déjà été emporté deux jours auparavant par l’équipe chargée de la logistique. Il n’avait eu le droit qu’à une caisse d’affaires. Il l’avait remplie de quelques livres et de plusieurs disques durs contenant des milliers de morceaux de musique, de films et d’E-books. Il y avait aussi cinq costumes et une photo de Rose qu’il avait prise dans une forêt plusieurs années plus tôt, l’une des rares qu’il avait d’elle. Dans cette chambre il abandonnerait des livres, des Moleskine qu’il avait remplis au fur et à mesure des années, des vêtements, des CD, bref… toutes les conneries qui peuvent être entassées au fur et à mesure des années. Il avait décidé de laisser tous ses carnets ici, car partir derrière le soleil serait son nouveau départ ! Il pourrait presque tout recommencer à zéro et laisser le passé derrière lui. En laissant sa dernière œuvre pour Rose sur le comptoir du « Petit pote », et quand il aurait enfin tué son monstre, cette fin du monde sera pour lui comme une bénédiction dans une certaine mesure, il pourra vivre à nouveau. Il n’emporta avec lui qu’une lettre, la toute première qu’il avait écrite à Rose après qu’elle soit partie. Il l’avait écrite sur la terrasse d’un bar de Kensington à Londres. C’est cette lettre qui lui donna, par la suite, l’idée de faire le tour du monde et de continuer à en écrire. Il la glissa dans la poche de sa veste, claqua la porte et prit l’ascenseur pour rejoindre le bas de la résidence. Le hall d’entrée était presque désert, seuls des militaires jouant aux cartes le saluèrent d’un hochement de tête qu’il leur rendit. Derrière le mur du complexe, il pouvait voir s’élever les couleurs des bâtiments en flammes et entendre le bruit et les cris de ceux à qui il ne reste plus rien.

 

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