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Act 1 - Rose

Chapitre 7

Sans se retourner.

Les adieux avaient été compliqués et douloureux, même si Gigi avait essayé de ne rien laisser transparaître. Après avoir étreint ses amis et clients une dernière fois, elle s’était retournée vers Clara pour lui tendre les clés du bar.
– Tu fermeras la porte quand tu auras fini, lui avait-elle dit en forçant un sourire
– Que tu es bête, mais oui, promis, on essayera de pas faire trop le bordel, ce serait dommage que tu aies plein de ménage à faire en rentrant
Les deux femmes échangèrent un regard humide mais amusé
– Tu es sûre de ne pas vouloir rester avec nous ?
– Oui, oui. Je me suis toujours dit que je ne finirai pas dans ce bar
– Tu sais, ce bar n’est pas le pire endroit pour attendre la mort
  Sûr ma Clara, mais ce n’est pas le meilleur non plus.

Après un bref silence elle la prit dans ses bras et les deux femmes se sont mises à pleurer.
L’appartement que Gigi habitait depuis son enfance n’était situé qu’à une centaine de mètres du bar, au bout de la rue Eugène Jumin dans le 19ème arrondissement de Paris. Certes, ce n’était pas un palace mais ça lui appartenait, et comme elle avait pris habitude de dire : « A quoi bon changer si nous sommes bien quelque part ? D’ailleurs, elle ne comprendrait jamais les voyageurs du monde et n’avait qu’à de très rares occasions dépassé le périph. C’était une parisienne, une vraie, comme il n’en existe quasiment plus, une espèce en voie de disparition en quelque sorte.
L’appartement avait appartenu à son père, qui leur avait laissé quand il était parti avec une autre femme, les abandonnant elle, sa mère et ses deux frères. Elle était alors âgée de sept printemps et ne l’avait jamais revu, même à l’enterrement de Grégoire, le cadet, qui était mort lors du braquage du bar il y a quinze ans de ça. Depuis, Gigi avait repris la direction du « Petit pote » et s’était juré de ne jamais l’abandonner. Elle se sentait donc coupable de l’avoir quitté à l’instant, sachant qu’elle n’y reviendrait jamais. Elle se sentait d’autant plus coupable qu’elle avait, depuis plusieurs semaines, prévu de ne pas y rester. Mais il lui pardonnerait. Elle lui avait beaucoup parlé de son projet lorsque, assise sur son lit face à l’urne, elle passait ses insomnies solitaires à naviguer dans sa tête et ses pensées. Mais elle s’était promis de passer au cimetière voir les autres avant que de partir. Sa valise était prête depuis maintenant 3 jours, elle trônait à côté de la porte d’entrée comme pour être sûre qu’elle ne serait pas oubliée. Elle s’alluma une clope en ouvrant la fenêtre pour contempler une dernière fois son quartier, admirer dans un ultime moment ce tableau qu’elle avait vu évoluer durant tant d’années. Elle savait qu’elle garderait, dans le musée de sa mémoire, tous les souvenirs jusqu’à la fin. Le quartier était à présent vide et calme, comme dans un vieux western avant un duel. Il s’était vidé, petit à petit, après avoir été l’un des coins les moins accueillants de Paris, le genre de quartiers où les touristes ne vont que par erreur. Ici, aucune attraction ou monument si ce n’est les engueulades des poivrots qui valaient parfois le détour. Elle se plaisait fréquemment à se souvenir de son enfance, quand elle jouait avec les autres mômes du quartier où, dès que les beaux jours arrivaient, des tables étaient dressées sur les trottoirs et tout le monde venait apporter ce qu’il y avait dans le frigo pour se faire un gueuleton avec les voisins. Parfois, tous ces visages du passé lui revenaient en mémoire – Mimi avec qui elle volait des citrons et des bonbons dans le magasin d’Amed, qui connaissait leur combine, mais laissait faire, le vieux Pierre qui habitait le quartier depuis sa création et qui passait ses journées assis sur le bord de la fontaine jusqu’à ce que le cancer l’emporte, Briel le serrurier qui était toujours là pour aider ses voisins. Bref quand elle pensait à eux, la nostalgie lui faisait monter rivière aux paupières. Elle évitait au maximum d’être nostalgique, ce n’est jamais bon et toujours un peu douloureux. Elle voulait avancer, ne pas se rappeler, mais face à la fin il devient compliqué de se voiler la face. Alors elle allait fuir, partir d’ici. Depuis maintenant plusieurs semaines elle avait appris à conduire et s’était trouvé une petite bagnole pour pas trop cher, pas un très grand modèle, mais elle n’en n’avait besoin que pour un seul voyage. Elle essayait de ne pas regretter ce qu’elle avait loupé par le passé, toutes ces décisions qu’elle avait prises et qui l’avaient peut-être condamnée à finir seule seulement accompagnée d’une valise et des cendres de son frère ; elle essayait fort. Et c’est avec ce credo qu’elle ouvrit la valise qui l’attendait à l’entrée, pour y mettre le carnet de voyage que l’homme lui avait laissé sur le bar. Elle rangea la clé USB dans la poche de sa veste, prit l’urne et descendit au garage.
Elle traversa le sud de Paris, passa par Montrouge, Châtillon, Vélizy et prit la route en direction de Brest. Son père avait été marin et avait travaillé sur les sous-marins à l’arsenal brestois. Même si elle ne l’avait pas connu, elle avait conclu que ça pourrait être un lieu symbolique pour finir sa vie. En tout cas, pas pire qu’un autre, comme aurait dit Clara.