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Act 1 - Rose

Chapitre 5

Joyeux anniversaire Chat.

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Sur le comptoir était posé négligemment un carnet, une clé USB et trois serviettes en papier sur lesquelles des mots étaient écrits. Ginette, ou Gigi pour les habitués, la clope à la bouche, entamait son troisième paquet de la journée, sa gorge lui faisait mal, son majeur et son index de la main droite étaient complètement jaunis et son souffle était bien court. Mais elle n’en avait clairement rien à foutre et alluma une nouvelle Gitane sans filtre. Elle était l’image parfaite de la titi parisienne née juste après la guerre, quand les gens avaient recommencé à baiser. Le maquillage outrancier essayant tant bien que mal de cacher le temps sur sa peau, ses restes de cheveux blonds platine, son gilet de couleur rose, sa robe noire et ses bas résilles complétaient aussi parfaitement la panoplie de la tenancière de troquet parisien un peu crue et franche du collier.
Ses yeux balayaient la salle, Clara avait cessé de jouer au piano et dormait sur une des banquettes. Gigi regrettait d’avoir perdu, au fil et à mesure des années, ses talents de pianiste. Ce rade n’a pas toujours été à l’image de ce samedi soir. Il y a 20 ans c’était un lieu convivial. Les gens y allaient en famille, les travailleurs venaient boire le café au petit matin et le midi Gigi servait même des frites avec la bidoche du boucher du trottoir d’en face. Il y a 20 ans, à une heure similaire, le bar aurait été rempli de gens chantant du Piaf, Barbara, Brel, Ferré, etc… La seule musique qu’il y ait eu en cette dernière soirée d’ouverture du rade fût Clara complètement saoule massacrant Chopin sur un piano désaccordé. Nous étions très loin des merveilleuses mélodies avec lesquelles elle avait bercé les clients pendant des années.
Quand Clara avait commencé à fréquenter Joseph, Gigi lui avait dit que le mec ne lui paraissait pas net. Puis il y avait les ouï-dire aussi… plusieurs nanas l’accusaient d’agressions sexuelles et même de viol. Mais il était du genre protégé. Même ceux qui savaient fermaient les yeux. Tous complices. Gigi avait essayé de le lui dire mais Clara l’avait mal pris « Oui c’est qui la meuf qui t’a dit ça ? Je suis sûr c’est une Marie-couche-toi-là qui a regretté de s’être encore envoyée en l’air avec le premier venu. » . Bref, elle a fini par laisser tomber. N’a d’oreilles que celui qui veut entendre. Mais le pire c’était que ce connard se disait féministe. Qu’il avait le culot de juger les autres et de se présenter en grand défenseur des femmes. Mais bon, tout ceci n’avait plus d’importance, elle aurait juste voulu entendre Chopin une dernière fois dans la chaleur humaine qu’elle avait connue.
Olympe était lui aussi complètement effondré sur une table, il n’avait pas bougé depuis une demie heure. Peut-être était-il mort ? Si c’était le cas, il serait parti sans douleur fulgurante et dans un silence religieux. C’était peut-être le bon moment pour mourir d’un arrêt cardiaque finalement. En tout cas, s’il existe un paradis, Gigi espérait que là-haut Olympe aurait une vie plus paisible. Qu’il retrouverait ses enfants et que son ex-femme siègerait à côté de Hitler et de tous les autres fils de pute, en enfer.
Valerian, lui, avait toujours son regard plongé dans son verre. Gigi apportait une extrême attention à ce que ce dernier ne soit jamais vide. Il restait silencieux. Au cours des derniers mois, il s’était enfermé dans un mutisme et n’échangeait que peu de paroles avec les autres. Il passait sa commande et restait assis à téter son verre. Mais là, il n’arrivait même plus à boire. Dès qu’il portait le verre à ses lèvres, la moitié de sa gorgée finissait dans sa barbe.
Quant à Miriam, elle était partie avec Moundir une fois qu’il a eu fini pour la énième fois de s’engueuler avec son fiston. C’est quand même dommage de passer les dernières heures de sa vie en conflit avec ceux qu’on aime. Mais l’amour peut prendre tellement de formes… Miriam va lui manquer, c’est sûr. Elles s’engueulaient souvent toutes les deux, elles n’étaient jamais d’accords, mais une grande affection liait les deux femmes. Depuis 15 années que Miriam traînait le rade, il ne s’était pas passé deux semaines sans qu’une dispute n’éclate. Elle râlait, mais finissait toujours par revenir. Les amis, les vrais, c’est ceux qui ne disparaissent jamais. Pas ceux qui sont avec toi que quand ils en ont besoin. Gigi l’a très vite compris. Du coup, elle évite de s’attacher aux gens, même si parfois le coup de foudre arrive et ce sont souvent les plus douloureux. Elle avait réussi à passer des années sans trop souffrir mais malgré ses nombreuses fuites pour échapper à la vie et ses problèmes, elle avait courru à en perdre haleine et n’avait laissé des semblants de chances qu’à des idiots et idiotes. Elle s’était toujours dit qu’un jour les choses finiraient par rouler et que tant qu’on se battait le karma finirait par la récompenser. Mais là, elle se demandait si le destin ne s’était pas un peu foutu de sa gueule. En même temps, quand tu passes les derniers jours de ta vie à servir du triste à des abandonnés, c’est que le destin, à un moment ou à un autre s’est trompé de route.
Quand Gigi a vu Antonin entrer dans son rade, elle pensait qu’il s’était perdu. Coiffé d’un fédora noir, d’un costume 3 pièces, elle se demandait pourquoi il pouvait bien venir traîner ses guêtres ici. Pourtant, il s’était directement posé au comptoir, tout en prenant soin d’installer son sac en bandoulière sur le tabouret voisin et, très aimablement, il a commandé un Talisker qu’il a réglé en cash. Gigi a pris son billet, même s’il ne lui serait plus d’aucune utilité. Malgré la bonhomie qu’il essayait d’inspirer, la fatigue se lisait sur son visage. Ses traits étaient tirés, les poches sous ses yeux semblaient indiquer qu’il n’avait que très peu dormi ces derniers temps et même s’il souriait et qu’il était bien habillé, une forme de mélancolie et d’abandon se lisaient sur son visage. Autant le dire, Ginette savait de quoi elle causait. Quand tu tiens un bar aussi longtemps qu’elle, il est facile de reconnaître le spleen chez les autres tout en sachant masquer le sien. Gigi pensait ne pas vraiment avoir à se plaindre de son existence. Et pourtant, elle passe les dernières heures qu’il lui reste à vivre seule, à servir la misère derrière un comptoir…  il y a probablement eu un coup de « pas-de-bol » quelque part. Mais elle n’était pas une « pleureuse » disait-elle. Il y a dans ce petit bout de femme une force extraordinaire, et ses clients le savaient ! Elle était l’épaule sur laquelle pleurer, celle qui savait rendre les coups aux ivrognes, ne pas simplement être une tenancière de bar, mais pour beaucoup une mère, une soeur, une amie.
Antonin en était à son cinquième whisky quand il a commencé à parler avec Olympe. Bien sûr il n’y a pas eu de conversation, simplement Olympe racontant l’odyssée de sa vie et l’autre opinant poliment du chef. Une fois le premier endormi sur une banquette, et alors qu’il en était maintenant à son huitième verre, Antonin demanda s’il pouvait prendre une des serviettes en papier qui était au bout du comptoir. Gigi l’autorisa forcément et lui en apporta même deux supplémentaires.
Après avoir pris le temps d’écrire dessus, il avait commandé un dernier verre, l’avait vidé d’une traite, s’était levé, avait remis sa veste, son chapeau, son sac sur l’épaule et avait quitté le bar après un dernier regard en arrière, comme s’il regardait le passé.
Il avait consciemment abandonné les serviettes en papier ainsi qu’un carnet de note et une clé USB sur le comptoir. Comprenant que c’était intentionnel, Gigi n’était pas intervenue pour le lui faire remarquer. Mais depuis maintenant une bonne demie heure, ce colis impromptu ne cessait de titiller sa curiosité. Elle savait pourtant qu’il valait mieux parfois ne rien savoir plutôt que de mettre son nez dans les problèmes des autres. Et pourtant, en ce samedi soir, alors que les âmes des abandonnés dormaient dans le bar, elle s’approcha du paquet et prit en main les serviettes en papier.