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Act 1 - Rose

Chapitre 3

Mes dernières richesses

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L’air était un peu frais quand il sortit sur la terrasse, mais le soleil s’écrasant sur l’horizon donnait au ciel des couleurs magnifiques qui, si elles n’égalaient pas celles de l’aurore, ne manquaient pas de cachet. Il posa son verre sur la petite table en bois près du rocking-chair et retourna à l’intérieur prendre un pull. De retour, il s’installa sur le fauteuil à bascule et observa au loin. La mer d’hiver avait repris ses droits sur la plage des vacanciers estivaux, tentant d’effacer chaque trace de leurs existences. Antonin espérait qu’il puisse en être de même avec le passé. Bien que le sien, du haut de ses soixante-trois ans eu été bien rempli et dont il souhaiterait garder une bonne partie. C’est en portant à ses lèvres son verre de scotch irlandais qu’il se mit à réfléchir à ce qu’il souhaiterait garder ou pas. Avec le temps et l’âge, il avait compris qu’il ne servait à rien de ruminer les mauvais souvenirs. Autant les remplacer par les bons. Les choses finissent par disparaître, du moins par s’estomper.

Toutefois, nous ne sommes jamais à l’abri que les couteaux puissent quitter le passé pour venir frapper l’arrière du cortex et exciter l’hippocampe des souvenirs. C’est ce qui lui faisait peur en vieillissant, que les vieux démons réapparaissent. Pour l’instant, il n’en était rien et il espérait qu’il en resterait ainsi encore longtemps. C’est alors que, perdu dans ses songes, il en fût sorti avec l’impression qu’il avait laissé la radio allumée. Un air de piano semblait venir de quelque part autour de lui, mais n’ayant aucun voisin à proximité, et sa femme étant partie chercher leur fille à l’aéroport, ça ne pouvait être elle. Il tendit l’oreille afin de déterminer d’où la mélodie pouvait provenir, mais après de longues secondes de concentration, il lui sembla que celle-ci avait disparu. Il reprit une gorgée, se rendit compte qu’il avait terminé son verre et décida de s’en offrir un second. Si sa femme était là, il n’aurait probablement pas pris cette liberté, d’autant qu’à son retour il espérait bien pouvoir trinquer avec son gendre pour célébrer l’arrivée de son premier petit fils. Considérant cette dernière réflexion, il ne remplit son verre que très légèrement et se convainquit qu’il prendrait plus le temps de l’apprécier que le précédent.

Sa femme était partie depuis deux heures, il avait eu le temps de faire un peu de ménage, de taper sur sa vieille machine à écrire quelques mots, qu’il ne jugea pas assez bons et qui finirent dans la corbeille avec les autres essais ratés. La poésie… Il avait toujours essayé d’en écrire, mais avait souvent eu du mal à en percer le mystère. Il se refusait d’ailleurs à parler de LA poésie, et préférait parler DES poésies. Toutefois, il détestait en parler tout court. Beaucoup trop de gens essayaient d’intellectualiser l’art, alors qu’il ne s’agit que de ressentir, plutôt que de comprendre. La compréhension est un élément important de l’appréciation d’une oeuvre. Mais il préférait que la compréhension vienne avec l’instinctive émotion, plutôt que de finir par aimer quelque chose parce que nous avons appris à l’aimer. Cela lui fit penser à sa femme et à leur rencontre.

Après une première soirée où ils s’étaient rapprochés, il s’était passé quelques semaines avant de se retrouver une seconde fois chez un ami commun. La soirée allant, ils finirent dans un lit ensemble. Et pour ce qui s’est passé, Antonin préfère garder ça dans le secret de son cerveau pour être le seul à en profiter. Le lendemain matin, il se souvint du mal de crâne, de leurs multiples orgasmes, et d’elle, dans l’encadrement de la plus grande fenêtre de l’appartement donnant sur l’une des plus grandes places de la ville. Seulement vêtue d’une petite culotte et de son t-shirt, elle portait à ses lèvres une tasse de thé fumante. C’est à ce moment-là, en observant sa silhouette en contre jour dans la suspension d’un instant qu’il aurait voulu infini, qu’il prit conscience que c’était avec elle qu’il voulait vieillir, avec elle qu’il voulait faire des projets. C’était elle qu’il voulait soutenir dans ses rêves et ambitions, elle qu’il voulait aimer. Il y a parfois des certitudes qui arrivent trop tôt et que l’on a peur de s’avouer. L’amour est une question de timing.

La vie n’est pas toujours simple et tous les matins du monde ne sont pas bercés d’amour, de sexe et de Chopin. Elle sait offrir son lot d’embuches, de droites dans la gueule. Ce sont ces souvenirs qu’Antonin ne souhaite pas garder.

Les chemins sont parfois longs, pénibles et sinueux ; mais si on garde le cap, nous arrivons toujours à destination.

C’est la brise, légère mais vorace qui vint le sortir de ses rêveries. La liqueur commençant à l’emporter dans le sommeil, il se leva et décida de préparer un feu de cheminée avant l’arrivée de ses hôtes.

Les bûches étaient à la cave, mais après un regard à travers la porte vitrée séparant la terrasse du reste de la maison, il constata qu’il y aurait assez de bois pour démarrer le feu et attendre l’arrivée de son gendre qui l’aiderait à remonter du bois du sous-sol. Il pourrait ainsi choisir lui-même le vin qu’il souhaite boire à table. Il était heureux que sa fille ait choisit un mari ayant le goût du vin. Cela leur faisait un point en commun ! « Dis moi ce que tu bois et je te dirai qui tu es » se plaisait-il souvent à dire. Avec sa femme, le bon vin a souvent été le prétexte pour se retrouver au début. Il faut dire que ce n’était pas tous les jours facile ni pour l’un, ni pour l’autre de se voir et de supporter leur attachement mutuel. Lui partagait déjà sa vie avec une femme, et elle avait peur de s’engager. C’est comme ça qu’ils en sont venus à se mentir et à se séparer pendant un long moment.

Mais ils ne partageaient pas que le bon vin ! La musique, la littérature, l’art dans sa globalité étaient des passions communes qui leurs permettaient d’avoir des échanges durant des nuits entières. Et il y avait le sexe aussi.

En bref, ils étaient, sur papier, faits pour être ensemble.

Au moment de porter une nouvelle fois son verre à ses lèvres, Antonin crut entendre le bruit des pneus d’une voiture dans l’allée, longeant le flanc droit de la maison, celle conduisant au garage.

Après vérification c’était son esprit qui semblait lui jouer, de nouveau, des tours.

Le soleil reposait à présent derrière l’horizon, laissant la pénombre prendre place ; le temps d’un repos bien mérité.  «Ils ne devraient plus trop tarder» n’arrêtait-il pas de se répéter. Il n’avait pas revu sa fille depuis presque une année et il était impatient. Elle devait venir l’été dernier, mais la petite était arrivée avec un peu d’avance, ce qui était une bonne excuse pour repousser le séjour. Son état de santé ne lui permettant pas à lui de beaucoup voyager, il n’avait pas pu prendre le train puis l’avion pour se rendre en France là où sa fille habitait. Sa femme, elle, avait pris ses billets dans l’heure suivant l’annonce, et en moins de 24h elle était à la maternité. Antonin avait vécu cet instant au gré des photos et vidéos prises par Rose. Mais là, il allait pouvoir les voir en chair et en os et l’attente était insupportable. Il leva son verre à la hauteur de ses yeux pour voir la quantité de Teeling qu’il lui restait et décida de le terminer d’une traite. Lorsque la main reposa le verre sur la table, les tâches de vieillesse qui parsemaient ses doigts avaient disparu, comme rajeunie, ce n’était plus celle d’un vieil homme, mais bien la mienne.

Ce qui devrait être une table d’appoint sur une terrasse se transforma en un comptoir de bar, l’horizon profond, le taudis d’un troquet parisien, et le doux bruit des vagues s’écrasant sur la mer, le son d’un piano désaccordé, joué par une femme passablement éméchée. Il suffit d’un instant pour transformer un rêve en une réalité.

Dans ce troquet il n’y a, à cette heure de la nuit, la plus noire avant l’un des derniers levé du jour, que des endormis, des finis. Et pourtant, nous sommes à Paris un vendredi soir. La joie fugace du week-end devrait figer les visages d’un sourire. Les amourettes d’une soirée devraient fleurir, la camaraderie et l’ivresse pousser les amis jusqu’au matin. Et pourtant, quand je regarde autour de moi je n’y perçois qu’une atmosphère lourde comme l’odeur du gaz s’échappant d’un radiateur. Dans un bruit rauque à la sonorité de vieille Marlboro, une quinquagénaire laisse s’échapper un rire sur l’une des banquettes du fond. Ses cheveux sont bruns, frisés, une frange jaunie par la cigarette orne son front. Elle est seule et je me demande ce qui peut bien provoquer chez elle un rire si prononcé.

Sur ma droite, à l’autre bout du comptoir, un homme barbu, casquette de marin vissée sur le haut d’un visage déformé par la vie, pèse son maussade dans un verre de mauvais rouge. La tenancière a disparu depuis de longues minutes dans la pièce en face de moi réservée au personnel, du moins c’est ce que dit l’accroche sur la porte. A ma gauche, un père et son fils semblent s’engueuler en arabe. C’est drôle car malgré la colère qui semble les soulever, j’ai comme l’impression de percevoir une musicalité dans leur désaccord. C’est peut-être ça, l’avantage de ne pas comprendre une langue, il nous reste l’imagination de ce qui peut se dire. Dans mon dos, assis seul à une table, sur une banquette usée de cuir bordeaux, trône dans un reste de fierté Olympe ; en tout cas c’est comme ça qu’il dit s’appeler. Je ne me suis affairé à poncer ce comptoir que depuis seulement trois heures mais j’ai déjà l’impression de fortement connaitre cet homme. Il s’est assis une bonne demie heure à côté de moi pour me conter sa vie.

Si je devais prendre ses dires pour parole d’évangile, j’aurais en face de moi un des héros de ce siècle, fondateur de la pensée surréaliste et vieux de… 300 ans. Autant dire que je n’ai accordé que peu de crédit à ses propos, sans pour autant manquer d’apprécier le récit de ses péripéties. Après lui avoir offert un verre de Nikka, il s’en est allé s’assoir me laissant seul en proie à ma mémoire.

J’ai toujours aimé les vieux rades, et même si avec mon beau costume, mes chaussures cirées et ma cravate en soie italienne je fais un peu tâche dans le décor, je m’y sens à l’aise.

C’est avec eux que j’ai grandi. Avec ces gens-là. Ceux qui ont les dents jaunes de la clope, les yeux de l’alcool et le rire de la vie perdu. Ces échoués, d’une mer bien trop grande qu’ils ne cherchent plus à la comprendre. A quoi bon après tout, plus ils se rapprocheront du bord, plus d’autres les repousseront au large.

Ceux-là je les connais aussi, ceux qui ont les pieds secs et qui peuvent prétendre à aller derrière le soleil sans avoir à se battre. Ceux dont la place est déjà réservée et qui se gausent à regarder le monde s’éteindre sachant que ça ne leur arrivera pas. Ceux qui, dans leurs tours et leurs forteresses, ont déjà oublié les autres. Ceux qui, dans moins de 48 heures, partiront dans les dernières fusées qui amèneront le fleuron de l’espèce humaine dans un autre système solaire, sur une autre planète, où ils pourront vivre à nouveau et probablement tout faire foirer, encore, dans quelques générations.

J’ai pourtant ma place dans un de ces transports spatiaux, j’ai reçu le ticket d’or, si on peut appeler ça comme ça. Et pourtant je suis là, à descendre verre sur verre parmi ceux que je considère être les miens alors que je ne les connais pas. Mais tout ça n’a pas une grande importance.

C’est étrange comme le fait de savoir que j’allais mourrir a complètement changé ma vie. Je ne vous ferai pas le cliché de vous dire que j’en ai subitement compris le sens, que j’ai voulu en profiter à fond bla-bla-bla… Non, je me suis juste rendu compte que je n’étais pas encore prêt à mourir. Qu’il me restait des choses à faire.

Et pourtant, la mort, je l’ai caressée plusieurs fois cette vielle conne. Par inadvertance, ou par envie, parfois presque par passion. Mais je me suis toujours contenté de la tester, de pousser un peu mes limites, celle que je pensais être ma folie. J’ai connu des personnes plus joueuses qui ne se sont pas contentées d’une rencontre lointaine, mais qui ont vraiment décidé de l’épouser. J’ai perdu comme ça des personnes que j’aimais profondément, mon premier amour, ma mère, ma seconde mère, deux amis proches, un ami plus lointain… Quoi qu’il en soit, quand elle n’est pas soudaine, la mort ne ferme pas forcément l’avenir, elle aurait plutôt tendance à ouvrir des perspectives.

Toute personne de ma génération est capable de se souvenir où elle était lors du 11 septembres 2001, quand deux avions se sont écrasés sur l’un des symboles du capitalisme mondial. Mais personne ne se souvient communément où ils étaient quand ils ont appris qu’il ne leur restait que 2 années à vivre ! Chacun en a pris conscience à un moment différent. Pour certains ce n’étaient que des élucubrations, pour d’autres une erreur, d’autres l’ont pris au pied de la lettre. Mais au fur et à mesure des semaines, tout le monde a fini par comprendre que les choses étaient sérieuses, et que d’ici quelques mois, il n’y aurait plus personne en vie sur terre. Quand je l’ai appris, la rumeur traînait depuis quelque temps sur les réseaux sociaux, j’avais lu deux, trois trucs là-dessus, mais la fin du monde comme de la religion, je n’en avais rien à foutre. Mon égocentrisme naturel me protégeait de ça en me laissant me focaliser sur mes névroses personnelles. Même lorsque la présidente a fait son allocution officielle, j’ai poursuivi la fête organisée dans ma chambre d’hôtel en dépit de certains invités ayant décidé d’être sous le choc. « Ce ne sont que des putains de politicards, ce n’est pas la première fois qu’ils vous mentent. Allez, faisons-nous quelques verres et oublions tout ça ». C’est au lendemain, dans un réveil aux draps humides, le sol jonché des restes de la veille, après avoir enjambé deux, trois corps et m’être allumé le reste d’une clope sur le balcon, que j’ai pris conscience de ce qui s’était passé la veille. Si la présidente disait vrai, je n’avais que peu de temps pour retrouver mon amour, ma PERSONNE.

– Je te ressers un truc ? me dit la grande blonde, aux traits tirés en arrière et fardée d’un maquillage haut en couleur.

Je lui fais signe de remplir de nouveau mon verre. Et au moment de lui tendre ma carte elle me fait comprendre dans un haussement d’épaule que c’était ridicule.

Et comment ! Il aura fallu attendre la fin de notre monde pour qu’enfin, l’argent n’ait plus de valeur. Il n’y a de richesse que dans les mots et c’est en rassemblant le peu de sobriété qu’il me reste que j’attrape un bout de papier sur le bout du comptoir, que je sors un crayon de la poche intérieure de ma veste, prêt à livrer mes dernières richesses à celle pour qui j’avais fait tout ça, une ultime fois.