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Act 1 - Rose

Chapitre 11

Rose (Seconde partie)

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Ce chapitre de « Derrière le soleil » est la seconde partie d’un chapitre déjà présent sur le site, retrouvez ici.

[TRIGER ALERT = Ce chapitre de « Derrière le soleil » aborde des sujets compliqués : maladie mentale, abus sexuels, l’impunité des monstres et de leurs petits complices, la dépression et le suicide. Ce chapitre sera résumé d’une manière plus douce lors de la sortie de la troisième et dernière partie de ce chapitre. Si vous êtes sensibles, faites attention. Je pense qu’il est important de regarder la vérité des choses en face et que s’arrête le tabou qui laisse des enflures s’en sortir et des victimes subir cette violence tout le reste de leur vie. Que les complices de tout ça, ceux qui préfèrent fermer les yeux, prennent conscience que ça doit s’arrêter, et que même si c’est un proche, c’est peut-être un monstre. Mais j’ai décidé d’aborder le sujet avec franchise, ce qui sera pour beaucoup un peu dur. Je préfère prévenir. Merci à ceux qui font avancer les choses, celles·ceux qui prennent la parole, et je ne parle pas de minables qui relayent la voix des victimes, parlent de féminisme et se disent « mobilisés » alors qu’ils font parti des monstres ou complices, car ceux-là existent aussi.]

« Le conte est donc resté dans le tiroir de mon bureau, à côté des relances d’impôts et de celles de ma logeuse à qui je payais le loyer d’un appartement dans lequel je n’habitais quasiment plus. Après être venue me chercher à l’hôpital suite à une soirée où les pompiers m’avaient ramassé sur le trottoir, Alix, celle avec qui je partageais ma vie en parallèle de Rose, m’a demandé de lui parler, de lui dire ce qui n’allait pas, et je lui ai tout raconté. Bien sûr, elle s’en doutait, mais nous avions pris la décision plusieurs années auparavant de ne pas se rendre de comptes sur ce que faisait l’autre, du moment qu’aucun de nous deux ne tombait pas amoureux d’une tierce personne ; ou au cas échéant, que le fou devait s’engager à en informer l’autre — chose que je n’ai pas faite. Je n’étais pas prêt à vivre deux ruptures si rapprochées mais je ne pouvais pas me plaindre : je n’étais que le fautif de tout ce gâchis. Je lui ai laissé l’appart’ et j’ai erré pendant de longues semaines de location en location, parfois chez des amis. Personne n’était vraiment au courant de notre situation avec Alix et elle ne souhaitait pas que tout le monde puisse prendre sa gentillesse et sa naïveté pour de la stupidité ; il ne fallait donc rien dire. Je me suis retrouvé seul, sans pouvoir le partager avec quiconque. Tu n’imagines pas le nombre de lits dans lesquels j’ai dormi, le nombre d’histoires que j’ai dû raconter aux proprios qui me demandaient la raison de ma « visite » dans la ville dans laquelle j’étais censé vivre. Souvent, je me contentais de marmonner que la situation était compliquée et que je n’avais pas envie d’en parler. Les cernes sous mes yeux aidant, c’est dans un silence gêné qu’ils finissaient par me remettre les clés du logement et s’en retourner à leurs propres soucis.

Tu la connais, my little Pumpkin, ma facilité à tomber dans le mélodrame ainsi qu’à dire que la vie c’est de la merde, pourtant là, je savais que j’avais une leçon à apprendre. Que la violence de ces derniers mois était un défi à relever, et je ne parle pas d’une dimension christique ou d’une connerie du genre ; juste qu’il n’était pas possible que tout ça se produise sans aucun but. Je n’crois en rien au destin, mais je suis persuadé que tout arrive pour une raison précise et que ce sont nos choix qui nous conduisent vers une fin plus ou moins agréable. Par conséquent, je n’avais d’autre possibilité que de persévérer malgré tout, de fuir ou d’abandonner.

Tu vois, Lou, c’est assez drôle, car c’est ton souvenir qui m’a sauvé la première fois. Bien que, contrairement à toi, rien n’avait été préparé et que c’est une chose en entraînant une autre que j’ai décidé, avec un calme surprenant, que je ne continuerai pas. Assis dans une chambre d’hôtel, j’ai bu les bières que je m’étais achetées plus tôt, et l’anxiété montant, j’ai avalé mon premier Séroplex, quelques Athymil et un peu de Pantoprazole pour mon estomac, car à ce moment-là je voulais juste faire taire mon angoisse, rien de plus. Je ne voulais plus imaginer les mains des autres sur Rose, ces mains qui, à force d’y penser, devenaient celle du monstre, les visualiser à l’abri de ses draps dans lesquels j’avais imaginé finir au rythme des bruits de la ville… Mais l’angoisse restait, elle continuait d’élire domicile dans les planches pourries du plafond qui me sert d’esprit… alors j’ai pris un second Séro, puis un autre, et c’est là que j’ai commencé à me sentir apaisé ; mais pas de cette tranquillité que l’alcool avait pour habitude de m’offrir — celle qui fait que l’âme s’allège et que nous commençons à dire que les choses finiront par se tasser — non, non, une tranquillité plus perverse, celle qui m’a fait songer que finalement, il ne faut pas avoir peur de la fin, que ce n’est pas si effrayant, et que c’est juste un drapeau noir que l’on nous agite devant les yeux, mais qu’en vérité c’est peut-être LA solution. Après d’autres Athymil, c’est tout simplement un désintérêt global qui s’est emparé de moi ; plus rien ne me semblait réel. Dans cette chambre d’hôtel qui avait connu Rose plusieurs semaines auparavant, les murs se sont mis à danser, le bureau n’en était plus un et cette impression que rien n’était vrai, pas même moi, s’est propagée dans mes veines comme une drogue supplémentaire, m’amenant à une vérité absolue proche du néant. Alors qu’il y a quelques mois j’étais allongé dans ce même lit, dans le silence de la nuit seulement brisé par le bruit de la climatisation et les légères respirations de ma belle Rose – à imaginer notre avenir, nous deux dans les rayons d’un magasin de meubles à choisir le matérialisme de notre petite bulle, à l’imaginer dormant sur mon épaule dans un avion nous amenant à l’autre bout du monde, dans la richesse de ce que deux êtres peuvent s’apporter quand, après les épreuves, ils peuvent enfin se reposer et ne plus fuir si ce n’est ensemble – je me retrouvais aujourd’hui à espérer, dans un flot de murmures s’égrenant comme les perles d’un chapelet, qu’elle frappe à la porte, me pardonne et me serre dans ses bras.

Tu sais, j’ai toujours eu cette mélancolie en moi, mais je me suis toujours battu, je n’ai que rarement, très rarement eu envie d’abandonner, mais alors que je me demandais ce que faisaient à présent ceux que j’aimais, que j’aurais donné n’importe quoi pour qu’on m’appelle ou qu’un signe me détourne de ce vers quoi je me dirigeais, j’ai compris que rien de tout ça n’avait de sens. Que tout ça — se lever le matin, sourire, sortir, boire, chier, le soleil, les amis, l’amour, les cotons-tiges, notre Facebook —, tout ça n’avait aucun intérêt intrinsèque. Avec du recul, ce qui m’impressionne le plus, c’est l’incroyable calme avec lequel cette logique imparable s’est mise en place. Pour la première fois depuis des mois je me sentais apaisé. Ce cœur aussi lent que s’il dansait déjà un slow avec la mort ne me faisait plus mal, Rose n’avait plus d’importance ; de toute façon, elle n’était plus là et avait menti lors de ses adieux ; Alix serait plus heureuse avec quelqu’un de bien comme elle le méritait, pas un loser névrosé, infidèle et menteur ; quant aux autres, ils m’oublieront après quelque temps, car toute chose finit un jour par disparaître, même les souvenirs ; et pour finir, je ne serai plus jamais dans l’ombre de ce monstre qui a ruiné ma vie et éloigné de tous ceux que j’ai aimés.

Mais revenons un peu en arrière, Pumpkin, car tout ça a un point de départ, et ce n’est pas Rose. Elle n’est que le prisme par lequel j’ai cru pouvoir un jour m’en sortir — et ma dépression était une croix bien trop lourde qu’elle n’avait pas à porter. Car oui, pourquoi tout ça, au final, hein ? Pourquoi se retrouver à gober la mort ? Pour une meuf qui a décidé qu’elle avait autre chose à faire que de s’enfermer avec moi ? Qui parfois me faisait croire qu’elle m’aimait, mais s’éloignait quand je voulais lui proposer d’être vraiment ensemble ? Une meuf pour qui il y avait des millions d’autres possibilités dans le monde et que moi, j’en valais pas la peine ? Pour une meuf qui avait préféré ne pas me croire quand je lui disais que je l’aimais et que je quitterais tout pour elle ? Pour les remords d’avoir fait tant de mal au peu de personnes qui avaient été là pour toi ? Pour ces mensonges que j’ai dits, car je ne savais plus qui j’étais, tout ces « je t’aime » jetés en direction d’Alix que je m’en voulais de torturer, mais que j’avais si peur de voir disparaître pour toujours ? Non Lou, tu penses bien, ça serait beaucoup trop simple.

En vrai, si je n’ai jamais voulu comprendre ceux qui ont abandonné le combat, je me suis surpris un jour à avoir moi aussi le goût amer de la défaite sur les papilles, un goût qui ne semblait jamais vouloir partir, à tel point que lorsque je me suis mis à tirer la langue dans le miroir de courtoisie de la voiture que je conduisais, j’ai cru que ma glotte et le fond de ma gorge étaient noirs. Alors que j’étais sur la route, l’envie de balancer la voiture chaque fois que je traversais un pont s’est faite de plus en plus aiguë, presque une obsession. Et moins il y avait de ponts, plus n’importe quel bas-côté me semblait être une bonne réponse. C’est à ce moment-là que j’ai décidé que je devais peut-être consulter. Ma réticence face à ceux que je considérais comme des charlatans, que j’accusais d’avoir conduit mon père à s’enfoncer dans son marasme et ma mère à se faire sauter le cœur, m’avait toujours arrêté, mais là, je sentais que ma fierté pouvait, elle aussi, me mener à la perte. J’en ai parlé à Rose qui m’a encouragé dans ce sens, car quoi qu’il en soit, elle savait être d’une bienveillance dont peu d’êtres humains sont capables. Et c’est comme ça que tout a commencé, sans passer par le CMP généralement recommandé par les médecins ; le mien m’a orienté directement vers une psychiatre de sa connaissance avec qui j’ai eu un rendez-vous assez rapidement et les séances ont pu commencer.

Seule Rose était au courant, mais nous ne parlions pas vraiment des rendez-vous. Tu sais, Lou, les gens n’aiment pas ceux qui sont faibles, la noirceur — la vraie — n’attire pas vraiment les gens, les ténébreux sont attrayants, mais soyons honnêtes, tu ne voudrais pas passer ta vie avec une de ces personnes, et moi je n’avais pas envie de la perdre, je ne pouvais pas. Alors, qu’est-ce qu’elle aurait pensé si elle avait su que je rentrais chez moi en larmes presque à chaque fin de séance ? Que mes airs de « j’emmerde le monde » n’étaient qu’une abstraction et que ne résidait en moi qu’un môme paumé et apeuré. Il n’a fallu que quelques rendez-vous pour que la psy comprenne de quoi il en retournait, pour identifier ce qui me rongeait de l’intérieur. Je ne sais pas exactement comment elle l’a su, car même quand je le lui ai demandé plus tard, autour d’un verre quand elle n’était plus mon médecin, elle n’a jamais voulu me répondre, se contentant de dire que c’était son métier. Par contre, je me souviens du moment où elle m’a amené à prendre conscience de mon mal ; ce moment que je n’oublierai jamais de ma vie, ce moment où la moitié de mon monde s’est écroulé…

Clic clic, et elle faisait tourner le stylo autour de son pouce et appuyait sur le bout pour faire rentrer et sortir la mine, comme un couteau dans mon cogito. Elle faisait ça de manière répétitive et assurée pendant que j’étais en train de lui parler. Son regard alternait entre moi et ses notes. Clic clic. Ça m’obsédait. C’est fou à quel point nous pouvons être parfois extrêmement sensibles aux détails. Clic clic. Je continue de lui parler, mais je n’en ai pas envie. Elle a le même prénom que ma mère, quelle ironie. Clic clic. Je m’arrête et fonds en larmes.

D’un simple clic notre vie peut changer, d’un coup, d’un seul. Un souvenir, quelque chose d’atroce vous revient en mémoire. Un truc qui va bousiller votre vie, une nouvelle fois. À cet instant, vous savez que vous ne serez plus jamais la même personne.

C’est là que j’ai réalisé que le cerveau était un objet complexe et magnifique. Bien que j’ai souvent envie d’exploser le mien, je sais au moins lui reconnaître ça. Pendant près de 24 ans, il a réussi à éluder ce souvenir de ma mémoire. Me faire oublier mon enfance volée. Au cours de ces 24 années, je ne m’en étais pas fait image. À aucun moment. J’avais tout bonnement oublié. Mon cerveau semblait avoir volontairement effacé ces passages de la bande. Du moins, c’est ce que je pensais.

En revanche, j’ai parfaitement souvenir de ce jour où, dans une explosion de nerfs invraisemblable, j’ai accepté de porter sur moi ce souvenir. Elle me parlait et savait où elle voulait aller. À ce moment précis, elle me connaissait plus que je ne me connaissais moi-même. À l’instant où j’ai commencé à comprendre, j’ai refusé de répondre. Le silence s’est installé. Un silence d’une violence bien supérieure aux mots. Un silence qui voulait tout dire. J’avais compris.

Il n’y avait plus de clic, plus rien de tout ça. Si j’avais voulu en entendre un, ça aurait été celui d’un flingue m’apportant le soulagement. Je me suis levé en répétant «vce n’est pas possible, ce n’est pas possible ». Je me suis tourné et retourné dans ce bureau que je trouvais trop grand avant et qui maintenant me donnait l’impression de me faire étouffer. « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ». Je m’approche de la porte pour sortir. « Antonin, restez ici ». Je n’ai jamais compris les gens qui te vouvoient, mais t’appelle par ton prénom. « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ». Et le clic clic de nouveau, pour camoufler son stress. Elle tourne son stylo autour de son pouce, l’enferme dans sa main. Clic clic. J’ai enfoncé mon poing dans le mur, elle a lâché son crayon. Dehors, le soleil brillait, la ville se préparait à vivre le printemps, sortir sur le canal pour passer du temps avec les amis, les amantes, les amours. Quand je suis finalement sorti dans la rue, la grande place située à proximité du cabinet m’a semblé être intraversable. Je ne méritais pas d’être avec ces gens, je n’avais le droit que de disparaître et de ne plus les déranger. Si seulement j’avais pu disparaître sans laisser de traces, tu peux être sûre, Lou, que je ne serais jamais monté dans le métro et que je n’aurais pas rejoint Rose le soir même, que je ne me serais pas forcé à sourire ni rire, car j’avais peur qu’elle s’éloigne encore plus, que je n’aurais pas fait bonne figure alors qu’au fond de moi, un cancer aux mille métastases venait d’exploser.

Maintenant, avec du recul, je me rends compte que je n’avais jamais vraiment oublié, ce viol était resté latent au fond de mon cerveau depuis toutes ces années. C’est d’une certaine manière cette laisse qui m’a conditionné. La redécouverte de cet événement me permet maintenant de comprendre qui je suis. Car, si en apparence je pensais avoir tout oublié, mes actes et ma façon de voir la vie et d’être avec mes semblables étaient complètement dirigés par ça. Comme une éminence grise inconsciente trahissant ma volonté d’être heureux pour me ramener vers les abysses, m’empêchant de faire confiance et me dictant de faire exploser tout ce qui pouvait fonctionner pour moi, car je ne le méritais pas. Je ne méritais même pas de sourire, mon corps ne m’appartenait plus, et ce que j’étais devenu non plus. J’étais juste sale, une merde, un avorton, alors que feus les combats étaient jetés, que feus mes rêves et ambitions les rejoignaient, qu’au tombeau se traînait ma vie, car je ne méritais pas mieux.

Et pourtant, maintenant que je t’écris cette lettre, je me souviens en avoir parlé à des gens qui ne m’ont jamais cru, je n’étais qu’un môme qui devait utiliser des mots qu’il avait vus à la télé sans jamais les comprendre. Je les hais, tous ceux qui ont trop peur d’écouter, ceux qui ne veulent pas croire car c’est plus commode pour eux. Eh oui c’est horrible, mais PLOT TWIST les monstres existent, et ce n’est pas une éducation judéo-chrétienne qui fera que tout le monde écoutera les préceptes ordonnés par les écrits. Ils n’ont pas toujours de cornes visibles, leur perversité trouve cachette dans leur sourire et leurs discours. Il aurait fallu que nous regardions tous autour de nous et nous demandions si ce pote qui fait de grandes tirades pour la liberté des êtres n’est pas le même qui les oppresse dans l’ombre, et si nous ne sommes pas complices de tout ça. Et j’en ai connu toute ma chienne de vie, Lou, toute ma putain de chienne de vie, qui ont détourné le regard. Et j’ai eu honte de moi, car j’ai aussi fait partie de ces lâches qui ne veulent pas y croire et préfèrent passer leur chemin ; je me suis persuadé que rien n’était arrivé, que j’avais inventé. Que c’était le divorce de mes parents qui faisait que je ne cherchais qu’à attirer l’attention sur moi. Et pourtant 24 années après, la réalité est revenue m’assener un grand coup de gnomon dans la nuque comme une putain de morsure qui se réveille et qui vous brûle comme pour vous rappeler qu’elle est toujours là et que le venin aussi.

Voilà, ma Pumpkin, nous avions dans les veines le même mal, sauf que contrairement à toi, je n’avais pas le courage de l’affronter. Il m’aura fallu beaucoup de temps pour pouvoir en parler à quiconque : une soirée trop arrosée avec deux amis et j’ai déballé le bazar de colère ; cette lie est sortie pour la première fois, avant que je me mette à me morfondre, à pleurer le prénom de celle qui était partie, à demander si elle était avec un autre, avant de tomber dans un sommeil noir. Puis je l’ai dit à Alix plusieurs semaines après et finalement à Rose quand je savais que tout était trop tard, et que je ne pouvais la perdre plus, que son regard sur moi ne pourrait changer, que ça ne ferait plus rien. Mais je regrette, j’aurais dû le lui dire avant, peut-être qu’elle m’aurait aidé, qu’elle aurait trouvé les mots comme elle avait toujours su le faire par le passé, ou me caresser le dos de la paume de sa main, comme pour livrer affection, pendant que les rivières inonderaient son cou. Mais non, j’ai eu trop peur qu’elle ne me voie plus pareil, trop peur qu’elle s’éloigne encore plus, trop peur qu’elle ne me croie pas, comme quand j’étais minot, ou au contraire qu’elle ait trop d’empathie. Dans des moments comme ça nous n’avons pas besoin qu’on nous plaigne ; j’avais juste besoin qu’elle me prenne dans ses bras pour me dire que tout irait bien.

Et ce soir-là, dans cette chambre d’hôtel, j’étais persuadé qu’un ou deux autres Séro étaient la solution car je savais que jamais je ne guérirai, puisque certaines choses ne peuvent être réparées, certains mots me rappelleront toujours ça, certains parfums me feront toujours penser à celle que j’ai perdue à cause de mon silence, certaines situations me rappelleront à quel point ce monde est pourri et combien nous pouvons être abjects et, qu’in fine, rien ne pourra nous sauver de nous-mêmes. Perdu, isolé et seul en Normandie, j’avais décidé que ce soir serait le dernier. Puis, j’ai repensé à toi, à toi, Lou, toi qui n’as eu que la lâcheté de partir dans un mensonge, toi que j’ai sortie de ta baignoire écarlate et qui m’a dit à l’hôpital que tu ne recommencerais pas, toi que je n’ai jamais revue. Je me suis souvenu de ma colère quand ta sœur m’a appelé en pleurs pour me dire que t’avais remis le couvert et que cette fois-ci, tu avais réussi. Cette colère qui m’a fait te détester pendant tellement d’années. C’est quand je me suis rappelé la peine que tu m’avais faite, les visions d’horreur qui parfois hantent encore mes nuits, du manque qui m’emplit quand j’ai besoin de te parler et que je ne le peux pas, tes conseils, ton sourire, du fait que je ne peux plus prendre le téléphone pour t’appeler quand je suis saoul et te dire de jolies choses — d’ailleurs je ne téléphone plus que rarement tant l’appel de ta sœur m’a traumatisé. Je me suis rappelé combien je t’ai haïe de nous avoir fait ça. Puis je me suis rappelé les beaux, les belles et le sang qui comptaient sur moi et que même si je ne voulais plus vivre pour moi, c’est pour eux que je devais le faire — je me suis levé pour tituber dans le couloir et appeler les pompiers. Je suis tombé, des gens sont venus, m’ont fait vomir et je me suis réveillé le lendemain dans un lit d’hôpital.

Le pire, le lendemain, n’était pas les douleurs à l’estomac, mais la déception que j’avais de moi-même. Je n’avais peut-être plus grand-chose et mon monde entier s’était écroulé, mais j’avais un terrain tout neuf pour bâtir un empire et ça, j’avais presque failli le perdre aussi. Je ne savais pas comment faire sur le moment, mais je savais que j’allais essayer. Tu veux savoir ce qui était le pire, Lou ? C’est le regard de mon frère quand il est venu me chercher à l’hôpital, car ils ne voulaient pas que je reparte tout seul. Ils en ont informé ma psychiatre chez qui j’avais rendez-vous le lendemain, qui m’a amené à passer quelques jours dans un « centre de repos », j’aurai l’occasion de le faire à plusieurs reprises par la suite. J’ai changé plusieurs fois de psy, en passant par les diagnostics les plus hallucinants, jusqu’à ce qu’un consensus se forme sur ma personnalité borderline… Quand mon frère est venu me chercher pour m’amener chez moi, j’ai vu la déception dans ses yeux ; il était déçu que je n’aie rien osé dire avant, que j’aie attendu le dernier moment pour « parler » et qu’il m’ait fallu un lavage d’estomac pour qu’il comprenne que j’étais au fond du trou. Le pire, c’est que mon histoire est au final assez ordinaire. La dépression est le mal du siècle, personne ne veut le voir, pour beaucoup c’est tellement commun qu’ils sont persuadés que c’est de la faiblesse, ou que ce n’est qu’une passe — d’aucuns ne sait que c’est un calvaire dont n’en ressortent que très peu.

C’est pour ça que j’ai écrit, Lou, et c’est pour ça que j’écris encore. C’est peut-être cliché mais je n’en ai rien à foutre. Comme disait Nietzsche, ce qu’on fait n’est jamais compris, seulement loué ou blâmé. Et c’est plus tard, après cet épisode qui avait eu lieu une semaine ou deux après le départ de Rose, que je suis parti m’enfermer dans une maison entre la campagne et la mer pour écrire notre conte, celui qui devait nous rassembler, celui qui devait être le « speaking with tounge » de notre éloignement. Je n’avais pas d’autre choix que de le faire, c’était ça ou tomber, au risque de ne pas en réchapper cette fois-ci. Je n’allais pas fuir, j’allais me battre et lui construire un empire.

Alors, je te l’accorde, je t’avais promis que tu allais rire, et jusqu’à présent c’est pas vraiment le registre de cette lettre, mais c’est parce que tout arrive maintenant.

C’est pour tout ça que le désintérêt de Rose et son rejet de ce que nous avons été, allant jusqu’à me supprimer de sa vie et d’en oublier notre amitié, m’a autant touché. C’était pour moi une nouvelle destruction, mais pour la première fois, la colère m’est venue. Une rage, celle de l’incompréhension. Bien sûr j’aurais voulu une autre fin que de la voir s’éloigner sur le trottoir humide sans se retourner, et bien sûr que je savais que ça n’aurait pas pu être autrement — mais de détruire tout ce que j’étais en train de faire m’a juste fait trop mal. C’était un empire que je voulais lui créer, pour elle, faire quelque chose que personne d’autre ne pourrait lui construire ! Lui montrer l’importance qu’elle avait pour moi. Que pouvais-je faire maintenant, continuer à construire quelque chose pour qu’un jour, peut-être, ça la touche, qu’elle m’écrive pour me dire que même si ce n’était pas pour amour, qu’elle voulait que je fasse partie de sa vie, qu’elle prenne des nouvelles, me demande un verre pour autre chose que par intérêt ? C’était quoi, la putain de suite ? Quoi qu’il en soit, je devais rester dans l’ombre, la laisser partir et revenir si un jour elle le souhaitait et que ma haine n’ait pas pris possession de mon amour inconditionnel. Mais je ne me suis pas laissé abattre, pas cette fois-ci. Il était hors de question que je lâche. Ces derniers mois, j’avais enchaîné psys et hôpitaux jusqu’à trouver quelqu’un de safe et dont le diagnostic de ma pathologie mentale semblait cohérent, quelqu’un qui pourrait m’aider à m’en sortir là, plutôt que d’attendre qu’on ne me traîne encore plus profond dans la facilité de la dépression. Après notre dernière rencontre, il m’aura fallu de longues semaines pour trouver ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie, et si je ne pouvais avoir le cœur de Rose, si celui-ci était loin, peut-être  mêmeà un autre être, c’est celui de mon monstre qu’il me faudrait faire taire. J’ai donc écrit à nouveau des semaines durant mon histoire. J’ai écrit des milliers de phrases pour finalement n’en garder qu’un gros tiers. Un condensé de virulence, de recherche, de réponses et de mots pour la vie et le futur. Le tout commençant par une lettre que j’avais écrite pour le moi du passé pour que, si un jour il était possible de modifier le continuum espace-temps, il puisse mieux vivre que moi. J’ai envoyé l’ensemble à quelques maisons d’édition sans trop y croire et quelques semaines après j’ai reçu un coup de fil et tout est allé très vite. Je me suis retrouvé du jour au lendemain érigé comme une sorte de porte-parole accidentel d’une cause dont j’avais du mal à percevoir toute la complexité et la largeur. Putain, ma Lou, tu aurais dû voir… alors que j’avais fait tout ça pour espérer aller mieux, cette nouvelle réputation m’a conduit à garder la tête sous l’eau, à toujours devoir vivre et revivre ce passé que je voulais seulement exalter. Je n’avais fait ça que pour des raisons purement égoïstes, et si ça a permis à d’autres d’y trouver bataille et réconfort, très bien, mais je n’étais pas légitime et bien d’autres personnes avaient plus d’intérêts à être l’image de ce combat contre les monstres et leurs complices. Quoi qu’il en soit, c’est ce livre « Ne fais pas comme moi » qui m’a permis d’avoir ma place pour Derrière le soleil… C’est donc là la plus grande ironie, ma Pumpkin, c’est grâce à celui qui m’a détruit que j’ai été sauvé…

Je ne sais pas si ça te fait rire, mais moi, en tout cas, je trouve la situation plus que mordante. Tout ça pour ça ? Réussir à m’envoler et à fuir comme j’ai toujours fui. J’aurais voulu me battre plus longtemps pour Rose, mais encore une fois, l’espoir m’a laissé tomber et je me suis contenté de m’éteindre et de rentrer dans le costume de ce que les gens voulaient que je sois, un acte de présence plus sensé et une vie simple, se contentant de boire et d’attendre la fin.

Voilà, je ne te détaillerai pas le reste, Lou, tu peux aisément imaginer ce qui s’est passé. Mais je suis toujours là, j’aime toujours un fantôme et je vais bientôt devenir un meurtrier. Mais avant de te quitter, j’aimerais te laisser quelques derniers mots — ça sera court, il ne me reste plus de temps. »

Je […] la suite dans le chapitre 3, suite et fin de l’ACTE I.

Sunset in Cherbourg, Normandy for Derrière le soleil.

C’est ici que les dernières lignes de ce chapitre ont étaient faites, ainsi que le texte du dernier chapitre. Cherbourg en Normandie.

 

C’est la musique qui m’a accompagnée de longues soirées durant la rédaction de tout le chapitre ROSE.

 

Un peu pompeuse, mais cette citation m’a était d’un réconfort à certains moments.